Les élites mondiales, depuis 30 ans, vont se former aux Etats-Unis ou au Royaume-Uni. Quiconque a vu le campus d'Harvard et son formidable dynamisme, ses milliers de jeunes brillants et rayonnants, dont certains un jour rentreront dans leur pays d'origine d'un des cinq continents, ne peut qu'être impressionné. Il y a 40 ans, l'Allemagne, la France avaient des universités qui rayonnaient. Mais les décennies 70 et 80 ont vu les universités du continent européen devenir de moins en moins attractives, pour de nombreuses raisons qu'il serait trop long d'expliciter, on se contentera d'énumérer: paupérisation relative, système de castes mandarinales - moins d'ailleurs en France que dans le cas de l'Allemagne, politisation à outrance et manque de pragmatisme (je me souviens d'une levée de bouclier contre l'installation d'un distributeur de billets automatique sur un campus au nom de la lutte contre le capitalisme), conseils d'universités instables et pouvoir exécutif faible, manque de ressources propres, politiques nationales d'immigration restrictives décourageant les étudiants étrangers ou les traitant comme du bétail, logements étudiants insalubres, manque d'investissement d'une partie du corps professoral, incapacité à mettre en oeuvre les principes de l'évaluation par les étudiants, incapacité à lutter contre l'échec en premier cycle, incapacité à tenir un discours non démagogique sur cet échec, incapacité à mettre en oeuvre une politique de droits de scolarité progressifs qui aurait permis une redistribution vers les moins favorisés et augmenter les ressources des universités. Le dogme a été, au moins en France, que l'Etat pourrait tout et ferait tout en matière de recherche et d'enseignement supérieur. En pleine crise des finances publiques, ce dogme doit être combattu et être relégué aux oubliettes de l'histoire (et c'est l'héritier d'une dynastie de fonctionnaires et de professeurs qui le dit).
Pendant ce temps là, les universités américaines ont rafflé la mise en réussissant à attirer les esprits les plus brillants de la planète ; avec notamment la présence sur son sol de centaines de jeunes chercheurs français expatriés, qui faute de place, de moyen et de liberté, se sont installés ailleurs.Voir l'échelle des salaires des universités publiques américaines ci-dessous. Trois exemples qui montrent que les échelles n'ont plus rien à voir: un jeune professeur en économie se recrute à 115 000 dollars à la sortie de son doctorat, soit un peu plus de 6700 dollars nets par mois ; l'université de Cornell recueille 350 millions de dollars pour lancer, malgré la crise, un campus high tech à New York (http://www.cornell.edu/nyc/ ) ; un président d'une grande université américaine cotoie des Bill Gates et des Warren Buffet, gère des fonds de milliards de dollars, a presque rang de chef d'Etat etc etc.
On s'en moque, ils n'ont qu'à faire cela chez eux et nous on tire sur tout ce qui dépasse d'une oreille ? Soit. Mais les conséquences néfastes de cette érosion massive de la part de marché intellectuelle de l'Europe et de la France sont nombreuses même si c'est indirectement. L'une d'entre elle est que les Etats-Unis ont ainsi le quasi-monopole de la formation des jeunes allemands, des jeunes hongrois, des jeunes coréens. C'est aussi pour cela que nos haut fonctionnaires français, dans les institutions internationales, ont du mal à faire avancer leurs idées, surtout les idées de régulation financière, tant ils sont perçu, à tort quand on voit leur qualité, comme d'incurables étatistes ne possédant pas le titre de PhD in economics or political science d'une université américaine, qui est considéré comme supérieur à toutes les formations nationales que nous avons à offrir en France. Bref, la France, malgré des exceptions, s'est lentement laissée enfermer dans un certain provincialisme planétaire, avec tout le confort que cela implique mais cela a conduit à un renoncement de facto au leadership intellectuel.
Lorsque je suis arrivé à Sciences Po en 2007, ce n'était pas tout à fait par hasard. Après avoir vécu et travaillé dans quatre pays étrangers de deux continents, j'étais fasciné par cette institution dont le directeur, nommé très jeune, s'entourait de jeunes trentenaires en leur laissant de très grosses responsabilités ; par le développement de ses 5, puis 6, puis 7 campus bilingues en région, qui permettait de faire venir chaque année par centaines des élites d'Allemagne, des pays d'Europe de l'est, d'Amérique latine, maintenant d'Amérique du Nord ; par le rayonnement de ses étudiants, la capacité des meilleurs d'entre eux de s'insérer dans les meilleurs programmes doctoraux du monde, par l'ouverture au monde dont ils font preuve ; par le bousculement permanent des idées reçues ; par un tourbillon de vie. Bref, j'ai vu en plus petit ce que les Etats-Unis font en grand, chaque jour et avec des moyens mille fois supérieur (et le mille n'est pas une tournure littéraire, mais la réalité). Alors, quand on voit le mot superbonus faire le tour des media sans plus de distance que cela pour une direction taillable et corvéable à merci qui a conçu tout cela, on ne peut qu'être navré de voir que nous sommes décidément d'incorrigibles gaulois.
Bien sûr, rien n'est parfait, tout est toujours à recommencer, et chaque nouveau changement dans l'institution s'accompagne de difficultés, de tensions et de frustrations. Les polémiques ne sont jamais bien loin. Mais l'institution, par ses personnels, ses étudiants et par ses chercheurs et ses professeurs, rayonne et vit intensément. C'est ce qu'il y a de plus important pour la formation des futures élites. Ne jamais oublier son passage au coeur d'une institution unique, toujours en mouvement. Ne jamais douter.
Bonne année à tous.
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