... et le Monde publie deux articles sur le recrutement, l'un de Olivier Godechot, l'autre de Francois Clement. L'un critique le fortement le localisme, l'autre, encore plus au vitriol, les formes variées et sucrées du népotisme.
http://www.lemonde.fr/web/article/0,1-0@2-3232,36-927985,0.html
et
http://www.lemonde.fr/web/article/0,1-0@2-3232,36-927983,0.html
Extraits du premier: "D'après les chiffres du ministère, 30% des docteurs recrutés comme maîtres de conférences ont effectué leur doctorat dans l'établissement, et 10% sont des docteurs d'une autre université qui ont déjà exercé une charge d'enseignement au sein de l'établissement qui les recrute. Et 60% des professeurs sont recrutés parmi les maîtres de conférences de l'établissement. Ces taux de localisme sont considérables! Le 40% de localisme des maîtres de conférences n'est pas un gage d'ouverture vers l'extérieur. Il y a chaque année plus d'une vingtaine d'établissements dans chaque discipline qui produisent des docteurs. Si jamais les universités donnaient autant de chances aux docteurs des autres établissements qu'aux leurs, le taux de localisme ne dépasserait pas 3%!"
Extraits du second: "Nous pourrions vous tirer à la courte paille, ou procéder comme dans
les jeux d'enfants : plouf, plouf, ce-se-ra-toi… Où est le mal,
d'ailleurs, du moment que la commission respecte l'égalité de
traitement? Mais voilà, comment le dire, la perfection n'étant pas de
ce monde, il faut compter avec les petits malins, les stratèges, les
pêcheurs en eau trouble, les sournois, les anguilles, les sicaires, les
moisis, les imbus du nombril, les après-moi-le-déluge, les timbrés, les
jaloux – non, pas vous– nous, les membres de la commission! Alors,
l'adéquation entre votre candidature et le profil du poste, vous pensez
que ça se discute… Surtout lorsqu'il faut caser le poulain de Dupont.
Ou le flinguer, parce que Dupont a fait le coup l'an passé à Durand et
que le soutien de Durand est indispensable pour faire passer la
pouliche de Dubois l'an prochain…
Mais vous qui piétinez à la porte, ne
perdez pas espoir. Vous avez une chance. La preuve? Lisez la suite.
Tout y est authentique. Ici, on recrute sur un poste de langue
étrangère une personne (très sympathique) qui présente l'intéressante
particularité… de ne pas connaître la langue en question. Le petit
personnel, nos (très utiles) vacataires, s'occupera fort bien du ménage
(les cours de langue). Là, c'est une historienne qu'on parachute sur un
poste de langue (oui, certaines langues sont bonnes filles en ce
moment). Pas de problème, non plus, elle, au moins, en sait
suffisamment pour assurer l'initiation. Quant au reste, grammaire,
langue de spécialité, analyse littéraire, traduction technique, oral,
tous ces trucs de linguistes, quelle idée d'embêter les étudiants avec
ça! La valetaille y pourvoira. (...) Voulez-vous que nous parlions du clanisme? Dommage, c'est parfois aussi rigolo que
les histoires des O'Timmins et des O'Hara. Ou du népotisme? À ce
propos, un conseil : ne vous mariez pas, ne vous pacsez pas, restez
dans le concubinage et veillez à déclarer des domiciles séparés. Ainsi
madame, membre de la commission, pourra participer au recrutement de
monsieur, dont rien n'établit, juridiquement, qu'il a le moindre lien
avec elle. Faut-il également dresser la liste des innombrables "irrégularités"
de procédure? Le ministère s'en inquiète tous les ans, mais il n'a pas
compris : nous connaissons parfaitement la réglementation. Ou recenser
les cas de complète illégalité? Par exemple, cette commission dont l'un
des membres ne possède aucun des titres requis pour en faire partie.
Mais, chut, nous avons notre code de l'honneur, nous autres : le linge
sale se lave en famille (le mieux, d'ailleurs, étant de ne pas le
laver).
Bon, cela fait désordre, tout cela. Mais le fond du problème de tous ces recrutements, ce n'est pas qu'il y ait de temps en temps des abus ou des erreurs, c'est inévitable quand il est difficile d'apprécier les qualités de recherche. Le vrai fond du problème, c'est que ces qualités importent très peu, dès lors qu'une équipe de recherche peut recruter n'importe comment pendant des années sans que les filières de master ou de doctorat ne soient sérieusement menacées, ni que les laboratoires ne perdent leurs financements. Le premier article a raison au moins sur un point: en l'absence de vraie concurrence (pour les subventions, pour les étudiants, pour l'habilitation des diplomes), il sera impossible de faire évoluer le système de recrutement pour garantir son efficacité. Un exemple de plus qui illustre que la concurrence peut etre juste et équitable, en plus d'etre efficace. Ce n'est pas systématiquement le cas, mais là c'est assez flagrant.
Je suis mathématicien. Dans ma discipline (25me section), le recrutement des maîtres de conférences fonctionne de façon saine. En effet :
- si certes certains candidats très valables se retrouvent éliminés (avec 220 qualifiés par an, pour 55 postes environ, c'est fatal. Je pense que chaque année, les candidats sont peut-être 400. Un poste ouvert, c'est 250 candidatures.), je n'ai jamais vu de choix scientifiquement injustifiable, sur les quelques recrutements où je pouvais me faire un peu une idée.
- tous les candidats clairement brillants que je connais se sont casés, à leur 1re, 2me ou 3me année de candidature.
- le recrutement local est marginal, et essentiellement le fait de petits centres. (je désapprouve, mais reconnais que de tels recrutements peuvent être pour eux un argument pour attirer des thésards). Pour un nombre significatif de labos (majoritaire ou pas, je l'ignore), l'interdiction du recrutement local est une règle officiellement décidée (même si sans valeur légale contraignante) et appliquée sans exception. Le CNRS stigmatise systématiquement les recrutements locaux dans ses évaluations des labos. Ce ne sont que paroles, mais elles sont de fait dissuasives. Cette règle est d'application plus aisée que dans les sciences expérimentales, où les chercheurs sont plus attachés à des équipes et des équipements.
Il est plus facile de bouger en maths.
- Je n'ai jamais vu de recrutement joué d'avance.
Je ne pense pas que mon point de vue soit biaisé par ma situation, ayant moi-même mis cinq ans après ma thèse pour me faire recruter. Je n'ai jamais eu le sentiment de faire les frais de copinages ou magouilles occultes.
Je n'affirme pas que le fonctionnement est parfait, il me semble seulement raisonnablement sain.
D'où provient cette différence ? Je l'ignore et aimerais bien le savoir.
Je suis convaincu que des changements institutionnels seraient bienvenus pour assainir certaines situations. Mais le cas des maths montre que d'autres facteurs qu'institutionnels sont aussi déterminants : une culture, héritée, créée et/ou entretenue ; peut-être l'influence de la concurrence internationale ; peut-être le fait que la qualité scientifique se "mesure" plus facilement en maths qu'ailleurs ; parfois des cercles vicieux ou vertueux de recrutements successifs plus ou moins bons, dont on est ensuite longtemps tributaire... Toutes choses qui ne se décrètent pas. On peut seulement influencer certaines, indirectement et à moyen terme.
Encore une fois, je suis assez curieux des causes des différences de fonctionnement entre disciplines.
Rédigé par: Charles | 26 juin 2007 à 15:13
La situation en mathématiques est effectivement meilleure que dans les diverses sciences sociales ou les indicateurs de visibilite et de prestige des publications sont moins universellement acceptés. Tout le reste en découle: manque d'incitations à produire, à recruter des talents, à construire des équipes.
Rédigé par: Etienne | 26 juin 2007 à 18:05
Tout ceci montre que la situation varie d'une discipline à l'autre.
Pour ce qui est des critères d'évaluation des chercheurs, le nombre des publications, la qualité des titres dans lesquelles elles paraissent, le nombre de citations dans d'autres papiers devraient permettre de se faire une idée de la qualité du chercheur. Au moins dans ces disciplines dans lesquelles on publie des articles.
Cela aurait pour effet secondaire de forcer universités et centres de recherche à créer des publications.
Mais je me souviens des réserves de sociologues publiant beaucoup et dans de "bonnes" revues lorsqu'on leur parlait de ce type de critère de sélection.
J'ai oublié leurs arguments, mais pas le fait qu'ils ne m'avaient pas convaincu.
Rédigé par: Bernard Girard | 27 juin 2007 à 12:26
"sciences sociales où les indicateurs de visibilite et de prestige des publications sont moins universellement acceptés"
S'il en est ainsi, cela joue beaucoup c'est sûr.
Cependant je ne pense pas que ce soit la seule raison. En effet, la situation du recrutement me semble moins bonne dans certaines sciences expérimentales qu'en maths, d'après des comparaisons que je peux faire avec des collègues. Pourtant, dans ces disciplines, la reconnaissance comparée des revues est peut-être encore plus claire qu'en maths (parfois chiffrée, avec des points).
Par ailleurs, au niveau MDC, il arrive de recruter qqun avec très peu de publis, seulement au vu de la qualité de la thèse. Les délais d'examen d'articles sont en effet parfois très longs (6 mois au moins, un an quand c'est long), et on publie peu, en nombre d'articles.
Rédigé par: Charles | 27 juin 2007 à 14:04
Cette conversation suggère que toutes les disciplines n'évaluent pas de la même manière leurs chercheurs, que les outils d'évaluation classiques (nombre de publications…) ne sont pas partout aussi efficaces, que l'on ne publie pas au même rythme dans tous les secteurs. Peut-être faudrait-il demander à Bruno Latour s'il a des idées sur le sujet, s'il n'a pas parmi ses étudiants ou ses collègues des gens qui ont approfondi ces questions.
Rédigé par: Bernard Girard | 28 juin 2007 à 08:20