Très intéressante séance organisée par le Cepremap et Daniel Cohen aujourd'hui: Yann Algan (Marne-la-Vallée) et Pierre Cahuc (Crest) présentaient un travail très provocateur intitulé La société de défiance : comment le modèle social français s'autodétruit ? On trouvera le document ici. La discussion qui a suivie était menée par Olivier Blanchard (MIT) et Pierre Rosanvallon (Collège de France).
En substance, la thèse des auteurs est qu'en comparaison internationale, la France se situe tout en bas du classement selon les indicateurs de confiance envers autrui, de confiance dans les conditions du succès dans la société et de confiance dans les institutions du pays. C'en est même à un point dramatique. Par exemple, page 10 du PDF, un graphique nous montre que plus d'un Français sur deux considère qu'il est nécessaire d'être corrompu pour arriver au sommet, seuls Russie, Pologne et Japon se situant au-dessus. Par ailleurs, 54% des Français déclarent n'avoir pas confiance en la justice, seuls les Belges et les Turcs se situent au-dessus de nous. Un Français sur 4 ne fait absolument pas confiance au parlement, ce qui nous situe 20ème sur les 24 des pays considérés par l'enquête.
Plus terrible encore, la France est le dernier pays en terme de civisme vis-à-vis des aides publiques, mesuré par la part de la population qui trouve "injustifiable de réclamer indûment des aides publiques", derrière le Mexique et le Portugal (page 25). (Sur ce dernier chiffre, il pourrait quand même être nuancé: nous avons tellement d'aides diverses qu'il est parfois difficile de savoir ce qui est indû ou pas, et à titre d'anecdote, je me demande si certaines sous-provinces du sud de la France ne considèrent pas que frauder l'Etat, c'est simplement une juste façon de punir l'Etat "colonial" et cela va sûrement bien au-delà de la Corse. Je ne sais pas si des études ont été faites sur la perception dans les différents départements de France de Paris et de son administration.)
Deuxième thèse de l'opuscule: la perte de confiance est un phénomène qui remonte au milieu du XXème siècle. Avant, cela allait mieux.
Troisième thèse: la guerre, mais plus encore la construction d'un modèle social assis sur le statut et le particularisme, sont responsables de cette méfiance, en partie en raison des jalousies que ces particularisme sociaux suscitent (par exemple, les régimes spéciaux, ou le fait que selon les auteurs, 60% des Français sont éligibles au logement social mais seuls 20% en bénéficient dans des conditions non transparentes, etc...)
Quatrième thèse: il faut réformer, en particulier en favorisant une redistribution plus universaliste, ouvrir les secteurs à la concurrence plutôt que de protéger des rentes suscitant jalousie, sécuriser les parcours professionnels, supprimer le monopole (ou plutôt l'oligopole) de fait de cinq syndicats qui sont les seuls à être représentatifs, cette représentatitivité étant un héritage de l'immédiate après-guerre mais n'ayant plus de raison de subsister.
Autant de petites bombinettes à fragmentation multiple, auxquelles Yann Algan a ajouté un missile sol-air en direction des explications culturalistes de cet état de fait (qui, dixit l'auteur, expliquaient pourquoi la Chine ne pouvait pas se développer il y a une vingtaine d'années et nous expliquent le contraire maintenant).
La discussion a été très bien menée. Difficile de rendre justice à tout ce qui a été dit, disons qu'Olivier Blanchard pense qu'il existe deux explications de tous les maux français, l'impregnation marxiste du pays (donc on ne fait pas confiance au marché, aux patrons) et l'impregnation colbertiste de sa classe dirigeante (l'Etat étant fort, il est naturel de le combattre et on pense que l'Etat peut plus et mieux que les acteurs locaux auxquels on ne fait que modérément confiance) et que ces deux explications lui semblaient plus simples que celles basées sur le corporatisme et les inéquités du modèle social. Il a également noté que la thèse 2 n'était pas clairement établie, mais basée sur une méthode sans doute originale (regarder le taux de confiance envers les autres des Américains d'origine française de deuxième et de quatrième génération, partant du principe - vérifié semble-t-il - que les migrants emportent les attitudes sociales de leurs pays au moment du départ et de façon persistante). Pierre Rosanvallon a relevé qu'il fallait mieux séparer la confiance en l'autre et la confiance en les institutions, qu'il fallait séparer la valeur de jugement moral de la méfiance et son rôle fonctionnel (ou en l'occurrence dysfonctionnel), enfin que Michel Albert avait déjà esquissé des pistes de réformes identiques (taxis, concurrence, réforme de la protection sociales) dans les années 50 et que le constat 50 ans après était identique. Dans la salle, de nombreuses questions intéressantes, dont Michel Gollac qui a noté que les corrélations entre pays, lorsqu'on enlevait les pays scandinaves, étaient moins spectaculaires, ce à quoi les auteurs ont répondu qu'il restait que les pays anglo-saxons étaient capables de construire une société de confiance.
Finalement, que penser de cela? D'une part, il est certain que ce travail marquera les esprits pour la première des thèses. Je ne soupçonnais pas que les chiffres confirmaient à tel point ce sentiment diffus de méfiance dans la société française (même si j'avais relevé, de l'étranger, un tel décalage entre la France et l'Amérique du Nord au moment de la campagne électorale, voir ceci par exemple: http://www.liberation.fr/rebonds/219730.FR.php). Que sur les autres thèses, il reste du travail à faire, les causalités étant dans ce domaine particulièrement difficiles à établir, mais le travail des auteurs est remarquablement documenté, intéssant et original. (disclaimer, Pierre Cahuc est un co-auteur, chaque fois que nous nous voyons nous ne pouvons nous empêcher de résoudre des équations différentielles en passant en coordonnées sphériques, nous faisons aussi un travail commun pour le Conseil d'Analyse Economique sans équations). Sur la quatrième thèse, il y a, sinon une rupture logique, du moins un écart assez important entre les constats et les conclusions: le vrai test pour justifier les réformes aurait été que la confiance envers les autres dépende positivement du degré d'achèvement de ces réformes (en comparaison entre les divers pays), pour autant qu'on puisse établir une telle relation avec si peu d'observations et autant de variables potentielles. Au passage, petite digression technique, je suggère que les personnes intéressées par des régressions en coupe transversale de pays utilisent la technique des régressions des moindres carrés partiels plutôt que les moindres carrés ordinaires (qui sont fort instables si le nombre de variables est grand) ou que la régression en composante principales qui génère des corrélations trop faibles. Un article que je corédige avec Philippe Casin de l'Univ. de Metz expliquera bientôt pourquoi, il faudra quand même attendre, même si le suspense est proprement insoutenable.
Journée intéressante, donc. Quoi d'autre? Ah, si, mon voisin de banc lors de cet exposé n'était autre que l'auteur de cet excellent article, qui n'a rien à voir avec ce qui précède mais qui rentabilisait le prix du Libé du jour à lui seul: http://www.liberation.fr/rebonds/chroniques/economiques/283154.FR.php
Très intéressant, merci de ce résumé! Je me demande s'il n'y a pas un lien à faire avec Alesina-Glaeser (combattre les inégalités et la pauvreté) pour les causes historiques de la forme des systèmes sociaux et leurs conséquences.
Rédigé par: alexandre delaigue | 08 octobre 2007 à 23:47
La these 2 me semble trés optimiste. Il suffit de lire Bastiat: "L'État, c'est la grande fiction à travers laquelle tout le monde s'efforce de vivre aux dépens de tout le monde."
Et cela n'était pas apres guerre et ni a une epoque ou les Corses se sentaient colonisés. C'était meme avant Marx.
Il suffit de relire Tocqueville dans l'Ancien Régime et la Révolution pour comprendre que le probleme est plus profond.
Merci pour cet excellent blog. Vous devriez écrire plus.
Rédigé par: Merlin | 09 octobre 2007 à 10:09
Merci à vous deux; Alexandre, on trouvera un très bon résumé ;-) de l'ouvrage d'Alesina-Glaeser(qui n'est d'ailleurs pas cité par les deux auteurs mais ils ont beaucoup d'autres références très diverses) sur ce site: http://econo.free.fr/scripts/notes2.php3?codenote=153
Pour synthétiser ces deux commentaires: une remarque très pertinente faite en séance par un collègue de sciences-po (André Grjebine) était que le degré d'hétérogénéité du pays compte beaucoup dans la méfiance réciproque. Cette hétérogénéité est bien moindre dans les pays scandinaves, d'où peut-être la plus grande adhésion et confiance réciproque des co-nationaux. La réponse des auteurs était que les Etats-Unis sont sans doute plus divers que la France mais que le degré de confiance y est plus élevé, preuve que l'homogénéité n'est pas le seul facteur en jeu.
Rédigé par: Etienne | 09 octobre 2007 à 10:45
Tiens, je ne vous ai pas vu?!
Une des critiques qui a été faite par plusieurs intervenant, et auxquelles les auteurs n'ont pas répondu, c'est ce qu'il se passe en données individuelles. Cela permettrait de pousser un peu plus loin la relation entre confiance aux autres, dans les institutions,
avec l'activité économique. Peut-être pas de confirmer la thèse, mais de l'affiner.
@Merlin:
Non, il ne suffit pas de relire Tocqueville ou Bastiat. Rosanvallon (qui n'était d'ailleurs pas convaincu par la thèse du retournement) a bien montré que l'omniprésence de l'Etat face aux corps intermédiaires est un mythe, que la situation est et a toujours été beaucoup plus complexe.
Rédigé par: Markss | 09 octobre 2007 à 11:58
Ces analyses paraissent bien fragiles.
Est-on d'abord sûr que ces questionnaires internationaux parlent bien de la même chose dans tous les pays (pour ne prendre que cet exemple, notre confiance peut se traduire en anglais par trust et par confidence, deux mots qui n'ont pas tout à fait le même sens)?
Ensuite, les réponses à des questionnaires sont-elles la meilleure manière de mesurer la confiance d'un peuple? Il me semble qu'il serait au moins aussi intéressant de regarder les pratiques, les contrats commerciaux, par exemple, infiniment plus détaillés aux Etats-Unis qu'en France, les contrats de travail également plus précis (la lenteur des prises de décision de recrutement en France ne vient-elle pas de la forte incomplétude de nos contrats de travail qui augmente le risque pour l'employeur qui n'a, au fond, que peu de garanties que le candidat a bien compris ce qu'il attendait de lui)?
Quant à la troisième thèse ("la construction d'un modèle social assis sur le statut et le particularisme, sont responsables de cette méfiance, en partie en raison des jalousies que ces particularisme sociaux suscitent"), elle parait tirée par les cheveux : je ne vois pas vraiment en quoi le statut de la fonction publique me rend plus méfiant? Ils devraient au contraire me rendre plus confiant puisque j'ai affaire à des gens qui ne vont pas me voler puisque leur statut en les protégeant les met à l'abri de toute tentation.
Rédigé par: Bernard Girard | 09 octobre 2007 à 14:36
Une petite décénie de thatcherisme mettrait fin à la fois à l'inutile classe dirigeante colbertiste, et d'autre part à la France des particularismes.
Bien entendu, on pourra trouver une solution plus complexe, plus coûteuse et plus douloureuse. D'ailleurs, je ne doute pas une seconde qu'on y parviendra : un pays comme le nôtre ne parviendra à rien de moins.
Rédigé par: Passant | 10 octobre 2007 à 19:29
"La réponse des auteurs était que les Etats-Unis sont sans doute plus divers que la France mais que le degré de confiance y est plus élevé, preuve que l'homogénéité n'est pas le seul facteur en jeu."
Ils devraient comparer la confiance dans le Massachussets et la comparer à celle de l'Alabama. Je n'ai pas les données, mais à mon avis, elles suffisent à répondre...
Rédigé par: alexandre delaigue | 10 octobre 2007 à 19:42
ce thème de la confiance n'a t-il ps déjà été brossé par Th Philippon dans le "Capitalisme d'héritiers" ?
Rédigé par: toto | 10 octobre 2007 à 21:20
Ma réaction de non-professionnel du sujet est qu'il faudrait savoir réduire le constat à une idée forte, qui me semble etre l'absence de civisme des Français.
Il ne me semble pas qu'un tel diagnostic soit difficile à faire admettre; chacun a en tete des exemples de fraudes au fisc, de travail au noir, de locataires privilégiés, de dépenses municpales inutiles.
A partir de là, le travers français est de chercher les causes au lieu de s'interroger sur les remèdes possibles, (sans parler de la désignation de boucs émissaires, à l'opposé du consensus nécessaire pour agir)
Avec plus de transparence, les remèdes se trouvent facilement
Rédigé par: HugoMe | 10 octobre 2007 à 22:36
Je me demande à la lecture de ce que vous dites (et à celle rapide du texte de Cahuc & Algan) si on ne pourrait pas rapprocher ce défaut de confiance du chômage.
Je m'explique : on sait que les liens faibles (les contacts indirects : je connais X qui a entendu Y parler d'un emploi…) sont une des manières les plus efficaces de trouver un emploi. Le déficit de confiance a un impact direct sur ces liens ou, plus exactement, sur les réseaux sociaux étendus qu'ils permettent de créer. Ce qui expliquerait la différence dans le poids de ces réseaux dans les recrutements en France et aux Etats-Unis (à peu près 40% des emplois trouvés de cette manière en France, près de 60% aux Etats-Unis d'après Granoveter).
Quand on sait que 54% des entreprises qui disent rencontrer des difficultés de recrutement disent abandonner la recherche d'un salarié (chiffre de la CCIP), on peut se demander s'il n'y a pas là un petit bout d'explication.
Rédigé par: Bernard Girard | 11 octobre 2007 à 12:08
Passionnant, merci. Construire un nouveau modèle social universalite (beveridgien, c'est ça?), c'est également ce que préconisait Timothy B.Smith dans "la France injuste".
Rédigé par: carolus | 11 octobre 2007 à 17:51
En quoi le commentaire de Rosanvallon est il pertinent?
Il me semble que le problème n'est pas celui des corps intermédiaires mais celui (a) l'incapacité des Francais a régler leurs problémes a leur niveau et (b)de la centralité de l'État dans le fonctionnement de la société.
Autrement dit, l'État, fort ou faible a acquis en France une position d'arbitre unique des équilibres entre les différents "états", castes, corporations, etc. ainsi que de distributeur de bénéfices que les Français, fort rationnellement, se tournent vers lui chaque fois qu'ils veulent obtenir quelque chose.
Ceci couplé au point très pertinent sur l'hétérogénéité de la société, et sa fragmentation, font que le débat social se réduit a une bagarre afin d'atteindre la meilleure position dans le queue des quémandants.
Bagarre d'autant plus crispée que on sait qu'il n'y en aura pas pour tout le monde.
Quelque soit la couleur politique de l'État, on peut bien constater qu'il s'efforce d'ailleurs de diviser pour régner. Son intérêt n'est pas vraiment de créer un société de confiance; cela limiterait son rôle.
Rédigé par: Merlin | 11 octobre 2007 à 18:40
@ Merlin,
Rosanvallon fonde une bonne partie de ses analyses des blocages de la société française par la destruction des corps intermédiaires depuis la Révolution. Ce mouvement incontestable est intimement lié à la "centralité de l'Etat" que vous invoquez.
Les corps intermédiaires ont été détruits pour laisser la place à un Etat centralisateur, homogénéisant. Et dans le même sens, la disparition de ces corps intermédiaires a renforcé la centralité de l'Etat (la société a horreur du vide...). Le commentaire de Rosanvallon ne me semble donc pas "impertinent".
Il paraît d'ailleurs rejoindre la pensée de Blanchard sur le colbertisme de l'Etat et ses conséquences.
Vous évoquez la "bagarre" entre différents groupes sociaux. N'est-ce pas précisément parce que ceux-ci font tous la queue au même guichet, n'est-ce pas parce que les lieux de lutte ne sont pas multiples, que cette bagarre est si âpre..?
Rédigé par: carolus | 12 octobre 2007 à 17:18
Merci pour cette revue de la (multi)thèse originale de Cahuc et Algan.
Je lui vois le grand mérite de rompre avec la querelle vaine "faut-il un modèle plus libéral ou plus social". Je préfère grandement, fût-ce au pif, la "théorie du canoë" réputée en Scandinavie et qu'étayent tant bien que mal les auteurs : dans la mondialisation, une société est forte si elle est coopérative, si ses membres s'entraident.
Si elle est capable, en se reconnaissant des intérêts communs durables, de produire de la vision à long terme à travers un court-terme de plus en plus instable (ou jugé tel).
Cela suppose des institutions "lieu-commun", et non parasites ; lieu de la confiance mutuelle et non de l'opacité au profit de clans.
Cf. le discours de F. Bayrou "aux racines du mal français", novembre 2005.
Rédigé par: FrédéricLN | 29 octobre 2007 à 21:56
Entierement d'accord avec le constat de ce rapport..
La défiance et le septicisme est une constante des relations professionnelles française.
Lorsque l'on voit la simplicité et le naturel pour travailler notament dans le monde anglosaxon, on est toujours surpris de revenir en France.
Chacun cherche un statut, et du haut de ce statut s'autorise à compliquer la vie des autres.. dans le privé comme dans le public.
Tout n'est pas rose ailleurs, mais notament pour les jeunes (via entre autres les stages) cette so ciété d'ancien régime est déprimante..
Rédigé par: Le libéralisme pour les débutants | 04 novembre 2007 à 11:08