Non, bien sûr, j'ai passé les six dernières années à tenter de construire des modèles dans lesquels les déséquilibres, dans une optique keynésienne mais reformulée dans une sauce plus moderne (comprendre, avec des concepts clairement définis comme les anticipations rationnelles et les frictions de recherche, par opposition aux débats scolastiques sur la demande "effective" par exemple), donc, disais-je, dans lesquels les déséquilibres du marché du travail proviennent en réalité de marchés différents. Les imperfections des marchés financier dans mon travail avec Ph. Weil (AER 2004), ou la combinaison des imperfections du marché des biens et des marchés financiers (c'est un travail en cours que je présenterai au NBER à Boston cet été) en sont deux exemples.
Il y a aussi l'impact de la mobilité géographique sur le chômage d'équilibre: l'Europe continentale a un taux de mobilité résidentielle qui est le tiers de celui des Etats-Unis. Dès lors, on peut se demander quel est, quantitativement, l'impact de cette moindre mobilité sur le chômage européen. C'est ce que je fais dans ce texte qui vient de sortir aujourd'hui en document de travail IZA http://ftp.iza.org/dp4172.pdf ou directement ici Dp4172-rupert-wasmer avec mon ami et coauteur Peter Rupert, de UC Santa Barbara (great place for a coauthorship, mais en fait avant il était à Cleveland, OH, et en plus on a démarré cela en novembre 2006).
Dans ce travail que je résume ici, nous commençons par nous demander d'où peut bien venir la moindre mobilité en Europe. Réponse, pour ceux qui connaissent mon obsession pour les imperfections du marché immobilier locatif: les régulations de ce marché, qui rendent les propriétaires méfiants et donc allongent la durée de prospection du marché immobiler et donc les coûts de mobilité. Ensuite, c'est l'insight de mon coauteur, le prix de l'essence est trois fois plus élevé en Europe qu'aux US. Donc, si on ne peut pas se rapprocher d'un emploi, on paie plus cher en déplacement (commute costs) et donc cela peut jouer sur plusieurs variables pertinentes pour le niveau de chômage: d'une part, les zones géographiques de prospection par les demandeurs d'emploi, qui sont plus limitées, d'autre part, à la marge, le taux d'acceptation des emplois, qui est moindre ; ensuite, le taux de départ volontaire des travailleurs qui supportent mal la distance et donc ce qui diminue leur taux d'emploi en moyenne; et enfin les décisions des entreprises de créer des emplois (notamment dans des zones rurales ou mal desservies par les transports en commun).
All this make sense, mais quantitativement, est-ce important? En fait, voilà comment nous abordons la question. Il existe un joli modèle de chômage d'équilibre, dit de Mortensen-Pissarides. Je vous en reparlerai, mais mon ami Michel De Vroey, de Louvain la Neuve, en parle bien mieux que moi: Téléchargement DP_AB_MDVpdf (il a aussi un livre à paraître sur Keynes et Lucas, cela aussi j'en ferai de la pub).
Bref, nous prenons ce modèle d'équilibre qui, classiquement, explique toute la différence entre le niveau de chômage des US et le niveau du chômage en Europe avec deux paramètres, les différences d'allocations chômage (plus importantes en Europe) et de taxation des revenus du travail (plus élevée aussi).
Or,ce modèle de Mortensen-Pissarides n'est pas conçu pour expliquer la mobilité résidentielle. C'est ici que nous intervenons: nous construisons un modèle sioux (comprendre, parcimonieux et assez simple malgré tout) qui explique à la fois le taux de chômage et la mobilité géographique. La mobilité n'est pas possible sans coût, elle est au contraire limitée par un paramètre de friction (s'il vaut l'infini, alors le marché est parfaitement fluide, sinon il faut du temps et de la chance pour se reloger : toute ressemblance avec une situation réelle serait évidemment fortuite).
Bref, ce modèle donne donc deux produits en un, de même que les conférences en Corée permettent à la fois de rencontrer de nouveaux chercheurs et de manger des ailerons de requin à l'oeil (prochain billet). C'est là que commence l'aventure intellectuelle: nous "calibrons" notre modèle sur des données américaines, ce qui permet d'obtenir une maquette de l'économie avec un taux de chômage de 4.2% comme aux US avant la crise donc et un taux de mobilité de 15.5% par an.
Puis, nous augmentons progressivement les allocations chômage et les taxes jusqu'à obtenir un niveau institutionnel européen pour ces deux paramètres. Que se passe-t-il sur la mobilité et le chômage? Et bien, on découvre cela avec angoisse, et la nouvelle est bonne (pour nous, pas pour les travailleurs européens): le chômage de cette économie a augmenté mais pas au niveau européen, en gros seulement à 60% de l'écart avec l'Europe. Et la mobilité géographique est en gros au niveau US, donc n'a pas baissé. Qu'en conclure provisoirement? Simplement que ces deux grandeurs institutionnelles (alloc chômage et taxes) ne suffisent pas à expliquer les écarts entre pays, contrairement à ce que disent Ed Prescott et Mortensen-Pissarides eux-mêmes.
Alors, on procède à la seconde étape de la calibration: on augmente le coût du transport quotidien domicile-travail d'un facteur 1.5 (et non pas trois fois, comme l'écart de prix de l'essence Fr-US, mais un nombre plus faible pour tenir compte de marges d'ajustement comme la consommation réduite des véhicules en Europe ou des transports en commun plus subventionnés): le chômage augmente encore un peu, mais la mobilité n'est toujours pas égale à un tiers de celle des US: on veut obtenir 5% de mobilité et on n'y est pas encore.
Il faut donc trouver le "paramètre des frictions du marché immobilier" qui réduit la mobilité géographique au niveau souhaité. Si on fait cela, le paramètre en question doit alors être multiplié par 2.1 ce qui veut dire qu'il faut deux fois plus de temps pour trouver un logement approprié en Europe. Et le chômage arrive alors à un niveau légèrement plus élevé qu'en Europe (14%).
Notre conclusion, partielle et modeste car limitée à ce modèle, est que les institutions du marché du travail expliquent certes une grande partie des écarts de chômage, mais pas les différences de mobilité, et que celles-ci, si elles s'expliquent uniquement par ces deux nouveaux paramètres (coûts de l'essence/transport et frictions du marché du logement), engendrent un surcroît de chômage du même ordre de grandeur que les paramètres du marché du travail et par construction permettent de rendre compte de tous les écarts de mobilité entre Europe et US.
Cette façon de procéder ne suprendra pas les économistes, mais peut paraître étonnante de prime abord aux lecteurs non-économistes. C'est en fait une des multiples façons qu'à l'économie de tenter de retrouver l'impact causal des choses: on élabore une théorie et on cherche à illustrer les phénomènes en question, et à les rendre intelligibles. C'est un premier pas, mais depuis une dizaine d'année, cela ne suffit plus pour publier dans les grandes revues académiques: il faut en plus convaincre les rapporteurs et l'éditeur que ces mécanismes sont "quantitativement importants" et c'est une grande avancée conceptuelle: il faut donc calibrer. De plus, rares sont les articles purement théoriques qui sont encore publiés.
Bien sûr, si le modèle est mauvais, ou trop simple, ou manquant d'autres dimensions importantes, il pourrait conduire à de mauvaises conclusions. C'est alors à l'éditeur de décider si l'apport de cette recherche est suffisamment consistant et s'il va permettre à d'autres chercheurs de progresser à partir de cette publication, dans la bonne direction.
Il existe d'autres façons d'appréhender la causalité, comme par exemple les méthodes empiriques, où là il faut convaincre le lecteur que si X est corrélé à Y, c'est en raison d'un mécanisme théorique causal.
Enfin, pour vraiment arriver à un niveau de consensus qui ensuite permettrait de convaincre les décideurs politiques (coréens par exemple), les courbettes ne suffisent pas (j'insiste sur ce double sens, pour le lecteur pressé qui ne l'aurait pas repéré). Bref, ce qu'il faut, c'est en fait combiner toutes ces approches de façon répétitive et le faire à plusieurs, avec des travaux indépendants. C'est à cela que servent les conférences et les rencontres entre chercheurs: à faire avancer le consensus dans un sens ou un autre. Certains grands chercheurs parviennent à cela avec un seul papier: Olivier Blanchard, par exemple, ou Paul Krugman, ou Kydland et Prescott sur les banques centrales. Ils arrivent en quelques paragraphes à capturer l'essentiel, l'essence même, d'un mécanisme qui avait été jusque là préalablement ignoré ou sous-estimé.
Pour en revenir à notre papier, ce que j'ai appris de cette recherche est la chose suivante: tous les paramètres pertinents du modèle jouent un rôle complémentaire les uns des autres dans la détermination du chômage d'équilibre. DANS NOTRE MODELE (pas forcément en vrai) quand les taxes augmentent, les allocations chômage ont un effet plus important (à la hausse) sur le chômage car les salaires nets baisseront moins en réponse aux taxes. De même, si les allocations chômage sont élevées, les travailleurs à la marge prospecteront moins loin et l'effet des coûts de transport sera d'autant plus important sur le rejet des rares offres d'emploi explorées. Enfin, si on ne peut pas "commuter" parce que c'est cher, et qu'on ne peut pas non plus déménager parce que le marché locatif est bloqué, je vous laisse imaginer le moindre dynamisme du marché du travail.
En fait, j'irai même plus loin, par goût du débat: vu la façon dont le marché du logement est organisé, vu les complémentarités décrites ci-dessus, et vu les dispositifs institutionnels du marché du travail en France, le fait que le chômage ne soit QUE de 8% et pas 16 ou 20% tient, sinon du miracle, du moins à d'autres facteurs comme la qualité des infrastructures publiques et l'effort collectif en matière d'éducation. C'est provocateur, ce que j'écris, mais plus on réfléchit au marché du travail et du logement et plus on constate leurs énormes inefficacités, plus on se dit qu'il y a nécessairement des dimensions positives qui permettent d'atténuer l'impact de ces errements.
Food for thought and comments welcome as usual. Revoici le lien vers le papier: http://ftp.iza.org/dp4172.pdf
Au fait, merci à Challenges de me sélectionner, http://blogsenrevue.blogs.challenges.fr/archive/2009/05/27/referendum-blogs-challenges-suite-et-fin.html c'est vrai qu'Ecopublix et les Econoclastes, bien que meilleurs, ne peuvent quand même par avoir tous les prix.
Très très joli titre !
Qestion bête (je viens d'entamer le paper, et il se fait tard): pourquoi pas un modèle d'îles à la Lucas-Prescott ? Ca me semble très naturel comme point de départ théorique, puisque on y "déménage" déjà.
LSR
Rédigé par: Elessar | 29 mai 2009 à 00:35
LSR: celui du papier? Oui, il fait référence à Time to Build and Aggregate Unemployment, on a osé.
Sur le choix de Mortensen-Pissarides (MP) vs. Lucas-Prescott, deux raisons: la première est que MP est très utilisé en macro quantitative, c'est donc un point de départ naturel. L'autre, plus philosophique, est que Lucas-Prescott décrivent un monde qui est à l'otpimum de premier rang malgré les coûts de mobilité, alors que MP décrivent un optimum de second rang.
Etant plutôt dans le camp de la nouvelle économie publique, je crois qu'on décrit mieux le monde avec ce type de modèles où l'optimum est un optimum contraint.
Rédigé par: Etienne Wasmer | 29 mai 2009 à 00:46
Bonjour,
Ne pourrait-on pas envisager des paramètres géographiques, notamment la densité, pour expliquer que le marché du travail européen ne fonctionne pas si mal, finalement?
En effet, les villes européennes sont plutôt plus denses que les villes américaines, ce qui normalement devrait permettre une prospection plus facile (et pour l'emploi, et pour le logement), puisqu'on a plus d'offre sur une même surface comparé aux Etats-Unis.
Inversement, on peut aussi penser que la densité peut s'expliquer par des raisons de prospection. Plus il est difficile de prospecter (pour des raisons de coûts de transport et autre), plus il est intéressant de se rapprocher du centre d'une agglomération, ce qui tend à augmenter la densité de celle-ci.
On pourrait aussi se demander s'il n'y a pas de différence de taux de chomage d'équilibre en fonction des zones géographiques (entre la Creuse et la région parisienne, par exemple).
Cordialement,
ALC
Rédigé par: ALC | 30 mai 2009 à 14:35
"explique toute la différence entre le niveau de chômage des US et le niveau du chômage en Europe"
Une invitation a ressortir mes données préférées, OECD 2007 (derniers chiffres)
* hommes 25-54 ans
emploi / population
France: 88.3% (soit 11.7% de sans emploi)
USA: 87.5% (12.5%)
taux de chomage normalisé
France: 6.3%
USA: 3.7%
Avec un taux d'emploi tres legerement superieur la France a un taux de chomage 70% plus eleve relativement a celui des USA.
* femmes de 25-54 ans
E/P
FR 76.1
USA 72.5
chomage
FR 7.7
USA 3.8
3.6 points de taux d'emploi en plus ... pour un chomage 102% plus eleve en France !
Je suppose que les chiffres de chomage cités dans le papier sont ceux normalisés par l'OECD (il n'y a pas de référence aux chiffres cités).
Je ne vois pas non plus de référence a l'age ni au sexe, donc les chiffres ci dessus sont en prendre en compte non ?
Rédigé par: Laurent GUERBY | 06 juin 2009 à 16:00
Comment expliquer la forte hausse du chômage de ces derniers mois ? La hausse des frictions au logement, ou faut-il revenir aux vieux gri-gri keynésiens ?
Rédigé par: Olivier | 08 juin 2009 à 19:36
A ALC: Ah, la remarque sur la densité est bonne,d'une manière générale en tous cas. Personnellement, j'ai dû en effet lire un article à ce sujet pour un cours (Anthony Venables "shift in economic geography and their causes"), donc je confirme que la concentration des activités joue un rôle positif sur la prospérité et est donc recherchée par les agents, d'où la tendance à la persistance des inégalités régionales de richesse, selon cette source.Creusez un peu la "théorie de la géographie économique" (je crois que c'est ce nom-là).
A EW: Puisque je viens d'apprendre la récompense décernée par "challenge" et que nous parlons d'emploi, j'ai cru comprendre quelque chose: il semblerait que vous avez été sélectionné pour faire partie d'un groupe de réflexion sur le salaire minimim?
Toutes mes félictations les plus sincères alors et bonne chance si je puis me permettre de vous le dire!
Enfin, si je ne me trompe, étant donné que j'ai une de ces tendances à gaffer et m'exprimer maladroitement ici....
Rédigé par: Marion | 23 juin 2009 à 17:30
Étant conseiller emploi, j'ai lu votre article avec beaucoup d'intérêt. Vous auriez pu ajouter un autre facteur , celui du niveau des salaires. Beaucoup de personnes finissent par accepter des salaires bas faute de pouvoir être mobiles. A un degré plus fin, les personnes changent de métier pour s'adapter à l'environnement proche.
Cordialement
Rédigé par: Corso Bey | 25 juin 2009 à 23:24